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L’audace de la banane

patrick gaillardin Portrait

Portrait : Duc HaDuong supprime son poste de direction pour savoir si de ses 300 salariés peut émerger une tribu.

A l’aube de ses 40 ans, Duc HaDuong indique sur sa carte de visite : Linchpin Padawan. Que l’on peut traduire par « apprenti innovateur », mais ce serait ignorer les référence à l’univers de Starwars et à Seth Godin, le gourou du marketing : « Linchpin… ces gens qui savent quoi faire quand il n’y a pas de mode d’emploi » Après des études d’ingénieur et sept ans chez France Télécom, il découvre que les entreprises françaises cherchent de plus en plus des plates-formes offshore pour dématérialiser leurs documents, traiter des banques d’images ou créer des sites web. En 2006 il se lance donc dans ce secteur florissant en créant au Vietnam sa propre entreprise de services numériques : Officience. Pour démarrer il fait appel à des partenaires issus du gang des « Bananes », comme on les appelle: des français, comme lui, avec des origines vietnamiennes: jaunes dehors, blanc dedans. Pour Duc, l’envie d’innover et d’entreprendre tient à une forme d’urgence, celle de la deuxième génération, des enfants d’une guerre et non d’un baby-boom. Un père Vietnamien exilé, une mère Corrézienne, lui ont appris très tôt à défendre des causes et à donner du sens à ses actes. Avec femme et enfants, il déménage donc à Saigon, où grace à un petit réseau de clients déjà bien connus la boite croît rapidement à une centaine de salariés. Pourtant en 2009 le doute s’installe. Duc et ses acolytes décident d’engager à grand frais une équipe commerciale. Mais la suite ne leur plait pas beaucoup, quelque chose sonne faux. Ils commencent à voir arriver des clients qu’ils n’apprécient pas — comme des fabricants d’armes — ou des entreprises françaises qui veulent juste du low-cost et les prennent de haut. « A un moment, avec mes associés, nous nous sommes refusés à bosser pour des « cons ». Il devenait essentiel que nos clients puissent aussi devenir nos amis » poursuit Duc, mi-amusé, mi-agacé”. Ils définissent alors leurs valeurs communes. Elles sont au nombre de cinq: Le développement du Vietnam, l’entreprenariat responsable, le développement durable, le partage des connaissances et la mondialisation positive. Plus que des clients, ils veulent une communauté. 2012 est l’année où ils suppriment leur service commercial, jettent les brochures et refondent le site web en y gravant leurs cinq causes avec comme seul message: « si vous y adhérez, contactez nous ». Pour être en totale cohérence, il fallait aussi que les employés y croient « Ceux qui ne s’y retrouvaient pas partaient d’eux-mêmes, mais d’autres nous rejoignaient. On a rapidement perdu l’utilité d’une DRH!  » La mutation est enclenchée. Début 2013 la dernière commerciale est partie et selon le dernier bilan comptable Officience s’en sort bien : 4 millions de chiffre d’affaires et 30.000 euros de résultat net.

Effets secondaires

Les salariés les plus valorisés sont devenus ceux qui faisaient le plus avancer « la cause » de l’entreprise, quelle que soient leurs compétences ou leur position hiérarchique. Des tensions, des jalousies ont commencé à assombrir le joli conte de fées. Fin 2013, faute de mieux le comité exécutif adopte une proposition radicale : supprimer la hiérarchie. « Etant au sommet en tant que fondateur et CEO, je ne voulais pas finir comme Louis XVI et je suis resté à Paris tout le début 2014 sans remettre les pieds au Viet Nam. » s’amuse Duc (Il était revenu à Paris en 2012 pour gérer le commercial mais retournait au Vietnam la moitié du temps). Depuis il estime avoir créé une « tribu » qui dessine les contours d’une nouvelle forme entrepreneuriale. Le modèle s’évalue à partir de 5 axes: les axes marchands: le confort matériel et le confort financier, mais aussi les trois axes humains: la confiance (les amis, les relations..), les émotions (est-ce qu’on s’est fait plaisir au boulot..) et les connaissances (qu’a-t-on appris). L’idée étant, pour les membres de la tribu, de trouver leur satisfaction individuelle dans chacune de ces dimensions.

Quand la transparence remplace la hiérarchie.

« Chacun des 300 membres de la tribu Officience décide de son salaire mais comme tout est transparent sur notre intranet, tout le monde est à la fois initiateur et modérateur. La transparence, c’est la pression sociale qui cherche un équilibre. Dans un an, je pense que je pourrais dire si ça a marché…  » conclut Duc. Le LeapFrog, comme disent les américains, ce saut technologique qui a fait que l’Afrique et l’Asie ont adopté massivement le téléphone portable sans passer par le filaire, voilà ce qui le motive. Il tente un nouveau type d’entreprise, quitte à passer pour un naïf ou un fou. En attendant de savoir si ça marche, il analyse sa tribu, prend des notes pour documenter et interroger l’expérience. Quelle que soit l’issue, il en fera un bouquin, ou un blog, histoire que ce soit utile à d’autres. Et Duc de citer Tim O Relly (un des prophètes majeurs du techno-utopianisme californien) : « Poursuivez quelque chose de si important que même si vous échouez, le monde sera meilleur que si vous n’aviez pas essayé ».

Texte & Photo: Patrick Gaillardin

fs

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